18
fév-2014

POURQUOI UN RAID AU SPITZBERG EST UNE EXPERIENCE UNIQUE ?

Panorama arctique au Spitzberg

Voyager au Spitzberg, c’est plonger dans l’univers arctique, c’est toucher du doigt le Grand Nord. A mi-chemin entre le Pôle Nord et le Cap Nord en Norvège, ses 78° Nord font de lui l’une des terres habitées les plus septentrionales. Cette position extrême associée à un climat tout aussi excessif attire autant qu’elle effraye. Mais pourquoi donc aller faire un raid au Spitzberg, me direz-vous ? Pourquoi vouloir se retrouver sur ce territoire lointain que le commun des mortels peine à situer sur une carte ? Comment vient l’idée d’aller frôler le Pôle Nord à l’aide d’une tente et d’une paire de skis ? Tout simplement, à l’issue d’un pari. Pari stupide ou pari ingénieux ? Certainement les deux à la fois.

Malgré cette apparente désolation du bout du monde, la principale île peuplée de l’archipel du Svalbard attire de plus en plus de curieux. Curieux, je ne sais pas si c’est le bon terme. Fous furieux pourrait être tout aussi approprié. Parce que parcourir ce désert glacé nécessite lucidité et inconscience ; car si l’on peut se retrouver plus ou moins par hasard là-bas, on n’en revient plus tout à fait le même.

Ira, ira pas ?

Spitzberg-Raid à pulka« Raid au Spitzberg de 16 jours dont 13 en autonomie totale et 4 sur la banquise » ! Le ton est donné, je vais en baver. Quitte à me dépouiller pour cette expérience unique, autant ne pas le faire à moitié. Ce sera randonnée à ski et « pulka » (traîneau plastique que l’on tracte) ou ça ne sera pas ! J’ai longtemps cru que cela ne serait pas. Passée l’euphorie d’accomplir un rêve, est très vite arrivée l’intuition que ce désir aurait mieux fait de rester fantasme. Pour être toute à fait honnête, les conditions d’annulation m’ont fortement aidées à ne pas succomber à la facilité d’abandonner !

Alors a commencé le compte à rebours pour la backpackeuse standard que je suis, qui, enorgueillie d’un tour du monde et de quelques beaux autres voyages, a cru que ce ne serait qu’un voyage parmi d’autres. Mais alors pourquoi, comme aucune autre préparation, la pression est montée, de plus en plus présente chaque jour ? Peut-être parce que mon cerveau avait enregistré dans un sursaut de clairvoyance que ce séjour allait être purement extraordinaire.

C’est donc autant emballée qu’angoissée que j’ai débarqué à Longyearbyen, capitale administrative du Svalbard. Hypnotisée par une luminosité décadente chaleureusement réfléchie sur chaque flanc neigeux environnants, je n’ai presque pas senti le froid me saisir à la descente de l’avion directement sur le tarmac. Pourtant le froid polaire était là, sec, accaparant la moindre particule de peau restée à l’air libre. Cette instant allait résumer la dualité des jours à venir : majestueux et périlleux. Pernicieux à souhait !

La psychologie du trekkeur

A peine le temps d’enchaîner quelques heures de sommeil incertain que j’étais déjà emmitouflée sous des couches de vêtements techniques, harponnée par une pulka de la moitié de mon poids et harnachée de deux palettes de bois (autrement dit des skis) qui allaient devenir mes meilleurs ennemies ou mes pires amies, au choix. A cet instant précis, je me suis souvenue d’un article lu il y a quelques années sur la toile : la « psychologie du trekkeur ». Je ne me souvenais pas exactement les phases décrites mais je savais que les deux semaines suivantes allaient me les faire découvrir et intégrer définitivement en mémoire… mémoire corporelle et mémoire cérébrale. Pas manqué !

PHASE 1 : L'EXCITATION
L’ « excitation » de vivre une expérience unique, d’effectuer mes premiers pas dans une vallée vierge de traces humaines semblait me transporter n’importe où. Cette première phase bénéficiait d’une jauge d’euphorie au taquet. Savoir que j’allai fouler la banquise pendant qu’elle existe encore, devenir peut-être un jour un témoin de ce phénomène, m’avait donné l’impression que je pouvais déplacer des montagnes. La preuve en était que j’étais là, en territoire arctique, émerveillée par la statut de bronze du maître des lieux : l’Ours blanc. Une deuxième motivation à ce défi… Pas des moindres non plus. Avoir la chance d’observer ce majestueux animal dans son élément résonnait comme un appel du large, chaque jour de préparation en France, chaque minute dans la chenillette qui nous menait sur ses traces.
Spitzberg-Trace d'ours
PHASE 2 : LE CHOC
Spitzberg-Thermomètre
Mais ce bonheur intense de relever ce nouveau défi n’a pas perduré et a vite cédé la place au « choc » de la première journée. Très vite, trop vite, la réalité s’est rappelée à mes rêveries. Réalité du froid : -27° au cœur de la nuit pour notre première nuit sous tente. Réalité de l’effort physique également : 18 kilomètres de vallée glaciaire à tenter de suivre le rythme de partenaires bien mieux aiguisés que moi, tout juste remise de mon accouchement ; 7 heures d’effort à peine entrecoupées de pauses de quelques minutes pour ne pas laisser le corps se refroidir, s’ankyloser davantage ; ½ heure de grande solitude à deviner le groupe en train de monter le camp tandis que je me battais pour avancer encore un ski puis un autre, sentant à chaque pas brûler mes adducteurs ; ¼ d’heure de désespérance et de larmes face aux 11 jours suivants qui s’annonçaient terribles. Je me souviens de la phrase que j’ai répété en boucle ce soir-là et dont parlait l’article : « mais putain, bordel de merde, dans quoi je me suis encore embarquée ?! » Les jurons ne faisaient pas parti du texte initial, vous vous doutez bien. Mais dans ma tente, recroquevillée dans mon sac de couchage gelé, roulée dans deux couvertures polaires supplémentaires, calfeutrée dans mes sous-vêtements techniques, mon pantalon polaire, mon bonnet et mes gants, ils ont été nombreux les gros mots, de l’ordre du blasphème même. Mais à croire que la nuit porte conseil ou bien qu’à défaut d’être basque d’origine, je suis bien plus que têtue, parce je rechaussais dès le lendemain matin mes « boots » et mes palettes, prête à une nouvelle journée de souffrance, atténuée je l’espérais par une bonne dose de Diclofénac.
PHASE 3 : L'ACCEPTATION
Est alors venue progressivement l’heure de l’« acceptation ». Mon corps s’est habitué à l’effort soutenu et à gérer le froid, l’aide du groupe m’a motivé à leur rendre le soutien en tenant jusqu’au bout. J’ai enfin pu apprécier la beauté des paysages : front de glace, iceberg, fjord, glaciers, pics englacés… et ô combien, je fus surprise et émerveillée par la variété de l’environnement. J’ai même pris part avec grande joie aux descentes à luge qui consistaient à se mettre à califourchon sur sa « pulka » et glisser sans basculer les pentes qui s’offraient à nous.
Spitzberg-Glisse à califourchon sur la pulka
PHASE 4 : LE DEPASSEMENT
Spitzberg-Banquise
Le huitième jour a été celui de mon « dépassement ». Une traversée d’un fjord important nous attendait et il était impératif d’atteindre l’autre rive avant le soir sous peine de dormir à découvert en pleine banquise. Excitant sur le papier, beaucoup plus risqué dans les faits. Pourtant jamais la pression ne m’a freinée cette journée-là, malgré les huit bonnes heures d’intense activité annoncées. J’ai trouvé le rythme progressivement dans les premiers « hummocks » du début de parcours puis je me suis totale enflammée dans la grande ligne droite, restant même en première ligne une bonne partie de l’étape. Le soleil resplendissant, le ciel bleu limpide, la banquise étincelante, moi en forme, ce fut incontestablement mon point culminant de ce raid. L’adrénaline pointait son nez, la dépendance aussi.
PHASE 5 : LA DEPRESSION
En général suit une phase de « dépression » où l’on souhaite que cela se termine au plus vite, voulant rester sur la note positive précédente. Souvent, c’est loin d’être terminé mais s’arrêtera là mon parallèle personnel d’avec l’auteur parce que je n’ai pas atteint cette phase. Poussée par l’espoir de voir l’ours, les derniers jours ne m’ont pas paru interminables. Même lorsque l’un d’entre nous a du être rapatrié, jamais ne m’a traversée l’idée de le suivre. Au contraire. Certainement, la fierté, l’envie d’y arriver… d’être si près du but. Même une fois mes adieux faits à la banquise, le renouvellement des paysages, le dégradé de luminosités incroyables des jours sans nuits ont continué de me motiver. Même les dernières heures de rando où l’on a retrouvé les voies fréquentées par les motoneiges et les dernières minutes où, fixes, nous avons attendu la chenillette ne m’ont rendue impatiente. Ni impatiente de me dévêtir de mes trois couches permanentes, ni impatiente de sentir la chaleur de l’eau sur ma peau, ni impatiente de me goinfrer. Je voulais continuer de m’imprégner.
Spitzberg-Pulkas tractées par la chenillette
Je l’avais fait, j’avais réussi : 13 jours de raid au Spitzberg, 12 nuits sous tente par des températures négatives, 150 kilomètres d’effort intense à ski.
Je buvais des yeux les montagnes environnantes, les flaques translucides qui s’étalaient sous nos pieds, je m’offrais même le plaisir d’un dernier pipi en plein air glacial.

Partie sans expérience du Grand Froid, j’en suis revenue plus aguerrie. Je vous livre avec plaisir les 9 infos acquises durant cette aventure extraordinaire.

4

 goûts / 0 Commentaires
Partager cet article:

Commenter cet article


Cliquez sur la forme pour faire défiler

Archives

> <
Jan Feb Mar Apr May Jun Jul Aug Sep Oct Nov Dec